Forces armées : les enjeux de la libéralisation de l’achat des bottes

Godlove Kamwa, Initiative de journalisme local

Le programme qui permet aux militaires d’acheter eux-mêmes leurs bottes de combat relance la controverse sur l’achat local et charrie des enjeux de compétitivité chez les fournisseurs locaux.

Des membres des Forces armées s’approvisionnent eux-mêmes en bottes de combat depuis bientôt deux ans et se font rembourser jusqu’à 350$ par année financière. Cette mesure qui libéralise l’achat des bottes arrache de juteux contrats aux fournisseurs locaux au profit des produits étrangers qui envahissent les rangs des Forces armées sans véritable contrôle de qualité.

La défense nationale met en avant le goût des consommateurs qui ont désormais plus de souplesse dans le choix de leurs bottes. Des propositions visant à orienter ces choix au travers d’une liste fixe de fournisseurs dont des producteurs canadiens, n’ont pas prospéré. Le ministère de la Défense nationale se dit prêt à fournir à terme une liste d’entreprises «préqualifiées» auprès desquelles les militaires admissibles au programme devront acheter des bottes de combat mais il prévient que cette transition pourrait prendre quelques années.

L’enjeu de l’achat local

La notion d’achat local ainsi convoquée dans cette affaire fait difficilement l’unanimité dans le contexte de la pandémie de COVID-19. Elle est une trouvaille pour ceux qui veulent protéger l’entrepreneur canadien, sauver des emplois et garantir la vitalité des producteurs locaux comme c’est le cas dans l’agriculture. Dans son rapport produit à l’endroit du conseil du patronat du Québec il y a 2 ans, Daméco, un organisme de modélisation et de développement d’outils d’analyse économique, projetait des scenarios allant jusqu’à 40% de réduction des importations au grand bénéfice des ménages.

En revanche, le rapport de Daméco mettait en évidence un certain nombre de conditionnalités liées aux besoins du gouvernement. Il faudrait que les entreprises locales soient capables de répondre à la demande et que les prix et la qualité des produits locaux soient concurrentiels ou au moins équivalents à ceux des produits importés. L’achat local devient donc une option intéressante selon les secteurs. Dans une hypothèse d’illustration, l’économiste et fondateur de Daméco, Henri Thibaudin, note que l’achat local servirait par exemple l’industrie pharmaceutique beaucoup moins que la production agricole dès lors que le Québec ne produit pas les ingrédients actifs des médicaments essentiels.

L’absence de valeur ajoutée

En son nom personnel, l’économiste Bernard Barrucco, par ailleurs directeur général de l’Association des économistes du Québec, met en avant la maîtrise préalable des facteurs liés au flux de la demande, au gain de productivité et à la rentabilité des entreprises locales dont la grosse part de marché vient des commandes de la défense nationale. Son confère Henri Thibaudin pousse la réflexion au cœur de la chaîne d’approvisionnement qu’on ne saurait dissocier de l’achat local.

«D’où viennent les intrants utilisés par le fabricant local qui peaufine l’assemblage complet?», s’interroge-t-il. Ottawa menacerait la survie d’un vaste secteur de l’économie si le caoutchouc, le cuir, le tissu ou les lacets etc. étaient issus du Canada. Toujours est-il qu’ «on ne peut pas produire tout ce qu’on consomme», martèle M. Thibaudin. L’économiste prend l’exemple de l’aluminium que le Québec exporte alors qu’il importe beaucoup de produits fabriqués à base d’aluminium. Se concentrer sur un volet précis de la transformation donnerait de la valeur ajoutée à la matière. Il en serait de même pour le fabricant de souliers qui se contenterait de produire les semelles ou les lacets.

De plus, la considération pour l’ouverture des marchés fixe des limites à quelques désirs de protectionnisme ou de nationalisme économique selon M. Barrucco, parce que le Canada est signataire de plusieurs accords commerciaux. Il serait notamment tenu d’accorder sur son espace commercial un accès équitable à tous les fournisseurs, y compris les producteurs étrangers dont les pays restent tout aussi ouverts à la structure industrielle locale. Il reste tout de même quelques possibilités d’imposer le contenu local aux soumissionnaires des marchés publics. L’exemple du pourcentage d’aluminium canadien dans la fourniture des rames de métro est assez illustratif.

Malgré quelques réserves sur la qualité des bottes de combats acquises sans contrôle, Bernard Barrucco plaide pour le renforcement des capacités des entreprises locales à une échelle plus globale afin qu’elles puissent relever le défi de la compétitivité sur le marché international.

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