Forces armées: le prix du boycott des bottes locales

Godlove Kamwa, Initiative de journalisme local
Forces armées: le prix du boycott des bottes locales

AFFAIRES. Le programme qui permet désormais aux militaires d’acheter eux-mêmes leurs bottes de combat laisse les fournisseurs locaux sur la touche et ne garantit pas la qualité.

Depuis 2018, les membres des Forces armées Canadiennes (FAC) achètent leurs propres bottes et peuvent se faire rembourser jusqu’à 340$ par année financière. Le ministère de la Défense nationale (MDN) explique que «cette politique fait en sorte que les membres ont maintenant plus de choix afin de s’assurer d’avoir des bottes de combat pour climat tempéré qui répondent mieux à leurs besoins individuels et à leurs environnements respectifs.» La nouvelle méthode d’approvisionnement remplace le processus d’achat central qui était pratiqué par le passé auprès des entreprises locales.

La qualité des bottes  

Selon le nouveau programme, les militaires doivent avoir des bottes de combat de couleur brune ou noire, appropriées aux conditions tempérées et d’une hauteur de 15 à 23 cm. Il est exigé d’avoir une semelle en caoutchouc nitrile résistant à l’essence, à l’huile et à l’acide. Ces lignes directrices sont loin du cahier de charge jadis rempli par les fournisseurs canadiens.

Elles ne suffisent pas non plus pour garantir des bottes de combat de qualité selon Louis Boulet de G.A Boulet à Saint-Tite. Ce fabricant de bottes livrait jusqu’à 30 000 paires aux FAC il y a 3 ans.

Joint par téléphone, M. Boulet n’a pas caché son indignation. «Des dizaines de tests en laboratoire doivent être faits sur les matières premières. On doit prouver que les matériaux sont les bons, des lacets jusqu’à la semelle, le cuir, les doublures, etc. alors qu’avec l’allocation, les militaires se contentent de la couleur et de la hauteur», mentionne-t-il.

Pour braver le processus de sélection, le fabricant Royer, quant à lui, devait passer par des consultations à l’issue des essais réalisés auprès d’utilisateurs au Québec, en Ontario et en Alberta.

La chute du consommer local

Les services du MDN ne tarissent pas d’arguments sur l’option d’offrir aux militaires une plus grande souplesse sur le choix des bonnes chaussures dites opérationnelles. Ceci «rehaussera leurs capacités à exercer leurs fonctions», expliquent-ils. Cette permissivité heurte des fournisseurs locaux tels que les ateliers Boulet aujourd’hui réduits à 10% de leurs effectifs.

«À cause des achats en ligne et à l’étranger, il n’y a plus aucune botte canadienne fournie à l’armée, elles sont toutes des bottes importées», soutient M. Boulet dont l’entreprise s’est progressivement tournée vers la fabrication des blouses et équipements médicaux pour survivre au sevrage de la défense nationale. En outre, le montant de l’allocation est deux fois plus élevé que le prix auquel l’entreprise vendait les bottes, ajoute-t-il.

Le service des relations avec les médias du ministère soutient que même dans ce contexte, certains soldats s’approvisionnent toujours localement, mais le choix des bottes leur appartient.

Un programme provisoire

Pour couper la poire en deux, le ministre et député fédéral de Saint-Maurice–Champlain, François-Philippe Champagne, a proposé en début juillet de voir «comment on pourrait orienter certains choix.» Sans remettre en question la décision des FAC, le ministre Champagne a suggéré de fournir une liste officielle de fabricants canadiens auprès desquels les militaires pourraient s’approvisionner, afin d’encourager l’achat local.

En guise de réponse, le MDN explique que la politique actuelle repose sur un programme provisoire qui devra à terme aboutir à une plateforme en ligne où les soldats retrouveront une liste de fournisseurs préqualifiés. La transition qui pourrait prendre quelques années encore selon les mêmes sources, prendra en compte les entreprises canadiennes.

De plus, la défense nationale continue d’acheter des bottes de combat en grande quantité pour les nouvelles recrues. «Les processus d’approvisionnement concurrentiels permettant de fournir ces bottes comprennent l’exigence d’une forte présence de contenu canadien», explique le service des relations avec les médias.

«Nous n’avons aucune communication avec la défense nationale», lance M. Boulet, presque certain que ses confrères, tout au moins de la province, sont aussi sur la touche.

Le prochain processus visant l’acquisition d’une grande quantité de bottes de combat est annoncé pour la fin 2020. Les fabricants québécois attendent impatiemment cette bouffée d’oxygène.

 

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